Déréalisation et équicie

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Le métier d’équicien m’a permis de rencontrer un public actuellement peu connu dans notre pays : Les personnes atteintes du syndrome de déréalisation. Alors la déréalisation qu'est ce que c'est ?

C'est un sentiment d'étrangeté face à soit même. Les personnes touchées considèrent leur environnement comme irréel, elles se disent absentes de toutes émotions et sensations, les couleurs de la vie ont soudainement disparu… Tout cela sans rupture psychique avec la réalité. En effet la déréalisation est à différencier des pathologies liées à la psychose. Les personnes psychotiques, elles, n’ont plus de sentiment de réalité et sont convaincus que leurs émotions sont commandées par " une force extérieure ". Les témoignages évoqués par les personnes atteintes de déréalisation sont mentionnés par « comme si » elle avait perdu leur identité passée, « comme si » elles étaient simples observatrices de leurs actions ou encore « l’impression de » vivre dans un rêve, « comme » absorbé dans une bulle qu'elles ne peuvent pas traverser. Il est souvent difficile pour elles de décrire précisément ce qu'elles vivent, elles peuvent rire ou pleurer mais ne se sentent pas concernées par la/les situation(s). À cela s’ajoute la peur de perdre le contrôle d’elles-mêmes. Pour la CIM-10 (Classification Internationale des Maladies), ce trouble serait rare, ce qui expliquerait la méconnaissance actuelle sur la déréalisation. Cependant des études contredisent ce principe : en effet d’après " Cerveau & Psycho " une enquête montre que 1,9% des allemands présentent des symptômes typiques du syndrome de déréalisation au cours de leur vie, ce qui représente presque 2 personnes sur 10 dans la population. Ainsi, ce syndrome serait à peu près aussi répandu que d’autres troubles, tels que l’anorexie ou les troubles obsessionnels compulsifs. Malheureusement, il n’existe actuellement que très peu d’indices sur les facteurs déclenchants, bien que l'accumulation de stress et de fatigue mentale fassent l'objet de l'hypothèse numéro une. Il s'agirait peut-être d'un mécanisme de défense provenant des fonctions neurologiques. Nous vivons tous à un moment ou à un autre des épisodes passagers de déréalisation : par exemple lorsqu'on se sent dépassé par un évènement ou encore lorsqu'on discute avec quelqu'un mais que notre esprit est " ailleurs ", focalisé sur autre chose. Ces instants peuvent être déclenchés par la fatigue, le stress, la consommation de drogues ou une frayeur subite. Toutefois cela ne dure généralement que quelques secondes ou minutes. Chez les personnes atteintes du syndrome de déréalisation, cet état de conscience perdure pendant des semaines, des mois, voire des années. Certains parviennent à poursuivre leur travail, continue leurs activités et d'autres se sentent dépassés par tout ce qui les entoure et s'isolent au cours du temps. 

Et le cheval dans tout ça ? Aujourd'hui certifiée par le titre d'équicien inscrit au Répertoire National des Certifications Professionnelles, j'accueille avec les chevaux des personnes souffrant de déréalisation. Le cheval est un être unique qui vit l’instant présent intensément. L'observation de ses comportements ainsi que de ses réactions guide l'humain à vivre dans l'immédiateté et demande alors de prendre conscience de ses propres réactions et sensations réelles. Par exemple l'approche du cheval stimule les différents sens comme la vue, l'ouïe, l'odorat, le toucher. Lorsqu'une personne accompagnée évolue en équicie avec un cheval, elle mobilise également des compétences liées aux repères spatiaux (espace personnel, cadre, environnement…) et temporels. Le cheval réagit en conséquence face aux événements (comportements humains, environnement, congénères…) qui se produisent face à lui. Pour communiquer la personne atteinte de déréalisation doit prendre conscience de sa propre expression corporelle afin de se faire comprendre par le cheval et le comprendre lui, cela demande attention et concentration et alors un retour à l'instant présent et à sois. Prendre le temps d'être là et d'être sois : cela commence aussi par la respiration. Aux côtés des chevaux chacun apprend à trouver son propre rythme de respiration. Si la personne souhaite monter, elle peut ressentir les mouvements produits par la locomotion du cheval qui peuvent être comparer à un bercement (qui peut apaiser, permettre de réduire le stress) mais aussi ressentir les sensations qui lui sont provoquées notamment au niveau du corps. Tout cela contribue à renforcer la perception corporelle et émotionnelle des personnes. Elles reprennent alors conscience de leur corps, leurs pensées et leurs émotions, ce qui est indispensable pour avoir le sentiment d'être soi.

Carole.G pour Selle & Ciel - Photo : Eloïse Durand